Tribune libre du Dr Philippe Pradel pour l’URPS Médecins Libéraux AuRA.
Le Dr Philippe Pradel est chirurgien orthopédique en Savoie, président de CME et élu de l’URPS Médecins Libéraux AuRA.
«C’est lorsque l’eau du puits vient à manquer que l’on prend conscience de la valeur de l’eau….»
Cette sagesse populaire résonne avec celle de la désindustrialisation de notre pays.
Mercredi 23 septembre à 8h15, à l’Assemblée Nationale, dans les salons de la questure, s’est tenu le colloque « Médicaments matures : angle mort de notre souveraineté sanitaire ? », organisé par la revue L’Hémicycle et l’École de Guerre Économique, sous le patronage du député Bertrand Bouyx en présence du ministre délégué chargé de l’Industrie, Sébastien Martin.
Les médicaments matures, ces traitements essentiels, bon marché et utilisés au quotidien par des millions de patients, ont vu leur production abandonnée en France. Pourquoi ? Parce que leur valeur thérapeutique a été sacrifiée sur l’autel d’une logique comptable : des prix de remboursement en chute libre corrélés à leur ancienneté sur le marché et non pas à leur valeur thérapeutique, face à des des coûts de production en explosion et surtout face à une indifférence politique jusqu’à ce que les pénuries frappent à notre porte. La France dépend aujourd’hui majoritairement de l’Inde et de la Chine pour ses substances actives les plus courantes, et j’ajouterai dépend également de pays extra-Européens pour l’essentiel des dispositifs médicaux implantables .
Permettez-moi de faire un parallèle avec la médecine libérale.
Celle-ci assume depuis plus d’un siècle la prise en charge de la majorité de la population au quotidien avec une efficacité prouvée : délais réduits, coûts maîtrisés et indicateurs de santé en constante progression pour faire de la France l’un des 5 pays au monde les mieux reconnus pour son système de santé jusqu’à quelques années en arrière…
Aujourd’hui la médecine libérale subit le même sort que nos industries vouées à la fabrication de médicaments matures…
Assurer l’essentiel des soins depuis plus d’un siècle, en étant moins cher que le système de soins public pour la sécurité sociale et les complémentaires et donc nos cotisation sociales et impôts, le tout en gardant ancré sur notre territoire nos cabinets, ne nous protège pas de la disparition et avec elle, la perte de la capacité d’un pays tout entier de prendre en charge les soins de sa population vieillissante.
En effet la promesse de maitrise des dépenses n’a fait que fragiliser depuis 10 ans notre système de santé: des tarifs des établissements privés et des médecins libéraux sont gelés ou en baisse malgré l’inflation galopante impactant les coûts de fonctionnement à la hausse (énergie, poids des normes, augmentation des salaires et charges sociales inhérentes) , le tout enveloppé dans un discours idéologique qui présente la médecine libérale et les établissements privés comme des privilégiés plutôt que comme un pilier du système de santé.
La désindustrialisation pharmaceutique nous a appris une chose : quand un maillon essentiel du système disparaît, c’est toute la chaîne qui se fragilise. Aujourd’hui, les cliniques privées et les cabinets libéraux sont les prochains maillons menacés de disparition.
Sans eux, les hôpitaux publics, déjà saturés, s’effondreront sous la charge des demandes de soins. Sans eux, les délais d’attente exploseront et l’accès aux soins se dégradera pour tous. Sans eux, le coût des soins augmentera le déficit de la sécurité sociale et la souveraineté sanitaire de la France sera encore plus affaiblie.
Pourtant, comme pour les médicaments matures, des solutions existent : reconnaître leur rôle stratégique, rééquilibrer leur modèle économique en indexant les tarifs sur l’inflation, et investir dans leur résilience. Raisonner en coût évité est nécessaire. Qui calculera, affichera, communiquera et assumera les surcoûts liés à nos dépendances ?
La prise de conscience collective sur le drame de la désindustrialisation pharmaceutique a été tardive. Ne reproduisons pas la même erreur avec la médecine libérale.
Les médecins libéraux sont les acteurs décentralisés, agiles et efficaces de notre système de santé. Ils assument au quotidien la prise en charge de millions de patients, souvent sans reconnaissance ni soutien. Critiqués, oubliés, voire stigmatisés, ils sont pourtant indispensables.
La souveraineté sanitaire ne se limite pas aux médicaments innovants ou aux hôpitaux. Elle passe aussi par la préservation de ceux qui, chaque jour, la font vivre sur le terrain : les professionnels libéraux.
N’attendons pas que le puits soit à sec pour agir.



